Comment peut-on soigner une chaleur en ajoutant du feu ? Un article de l'Université de médecine chinoise de Chengdu...
La fumée de moxa est-elle dangereuse ?
La moxibustion repose sur la combustion de feuilles d’armoise séchée (Artemisia argyi, vulgaris ou princeps) afin de stimuler des points d’acupuncture ou des zones corporelles spécifiques. Cette pratique est utilisée depuis des siècles sans signalement historique de pathologies spécifiques liées à son usage.
Ces dernières années, certaines interrogations ont émergé concernant la fumée produite par le moxa. Ces questions sont légitimes, mais elles sont souvent abordées de manière théorique, voire décontextualisée, en extrapolant des données de laboratoire à des situations cliniques réelles.
L’objectif de cette analyse est précisément de replacer les résultats scientifiques dans leur cadre d’application concret, tel qu’il existe en cabinet.
En tant que fabricant de moxa, nous sommes conscients de ne pas pouvoir prétendre à une neutralité totale. L’observation empirique seule ne suffit évidemment pas : même si l’un de nos plus anciens clients, praticien depuis près de 40 ans et utilisateur intensif de moxa (environ 100 rouleaux par mois), ne présente aucun trouble de santé lié à cette exposition, cela ne constitue pas une preuve scientifique.
C’est pourquoi nous avons entrepris un travail approfondi de recherche, de compilation et d’analyse critique de l’ensemble des études disponibles, afin de proposer une base documentée.
Comme toute combustion végétale (encens, bois, herbes médicinales), celle de l’armoise génère des sous-produits mesurables. Certaines études de laboratoire ont identifié, dans des conditions expérimentales spécifiques, la présence de composés courants de la combustion organique : benzène, toluène, formaldéhyde, hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et particules fines.
Ces substances sont bien connues des organismes de santé publique, non pas parce qu’elles seraient spécifiques au moxa, mais parce qu’elles sont présentes dans pratiquement toutes les combustions végétales. Leur classification réglementaire repose sur des expositions chroniques élevées et continues.
L’étude Characteristics of selected indoor air pollutants from moxibustion (2014), par exemple, a été réalisée dans des chambres fermées, sans ventilation, afin de caractériser les émissions. Elle ne visait pas à évaluer des effets cliniques chez l’humain, et ses résultats ne peuvent être transposés directement aux conditions réelles d’un cabinet de soins ventilé.
Dans la pratique quotidienne, une séance de moxibustion se fait accompagnée ou suivie d'une ventilation naturelle ou mécanique. Ces conditions entraînent une dilution rapide des composés mesurés, très éloignée des scénarios continus utilisés pour établir des seuils réglementaires.
Les études les plus complètes ne se sont pas arrêtées à la simple mesure des polluants : elles ont évalué l’impact réel sur la santé, ce qui est fondamental.
L'étude la plus complète à ce jour est " Does Moxa Smoke Have Significant Effect on the Acupuncturist's Respiratory System? A Population-Based Study ". Elle repose sur une enquête transversale auprès de 803 acupuncteurs chinois pratiquant la moxibustion quotidiennement (exposition cumulée >10 ans pour la majorité). Les outils incluent un questionnaire médical pour les symptômes respiratoires (toux, expectoration, essoufflement, rhinite) et la spirométrie pour la fonction pulmonaire.
Les conclusions sont :
- Les Symptômes rapportés sont sans corrélation significative avec l'exposition au moxa.
- Fonction pulmonaire : Aucune différence statistiquement significative entre exposés et non-exposés, même des résultats meilleurs chez les exposés.
- Facteurs prédictifs : Le tabagisme, le sexe masculin et les antécédents allergiques expliquent 70-80 % des variances, contre moins de 10 % pour l'exposition au moxa.
La conclusion des auteurs est que la fumée de moxa n'a pas d'effet significatif sur la santé respiratoire des acupuncteurs, même après une exposition prolongée.
Cette étude, avec son échantillon massif et ses contrôles rigoureux, est la plus représentative des conditions réelles en cabinet.
Une étude sur les animaux, "Lung Function Decline after 24 Weeks of Moxa Smoke Exposure in Rats" a exposé 28 rats à de la fumée de moxa 6 jours par semaine sur 24 semaines. Les doses étaient graduées : 0 mg/m³ (contrôle), basse (27 mg/m³ de PM), moyenne (169 mg/m³) et haute (385 mg/m³). Le moyen de mesure utilisée était la spirométrie.
À la dose basse (27 mg/m³, déjà 8 fois la moyenne clinique de 3,5 mg/m³), il n'y avait aucune altération pulmonaire rapportée.
Les effets délétère apparaissaient seulement à des doses moyennes et hautes, soit 50 à 110 fois les niveaux en cabinet bien ventilé.
Paracelse aurait conclu "Tout est poison, rien n'est poison. C'est la dose qui fait le poison"
Un point souvent négligé dans les débats est la variabilité considérable entre les moxas. La plupart des études ne précisent ni l’origine de l’armoise, ni les méthodes de récolte, de séchage ou de vieillissement.
Or ces paramètres influencent directement :
- la stabilité de la combustion,
- la proportion de composés volatils,
- et donc le profil de la fumée produite.
La composition du moxa n'est pas figée : elle dépend de la plante, du moment de récolte, du séchage et du stockage. Ces facteurs influencent non seulement l'efficacité thérapeutique (chaleur pénétrante, stimulation locale), mais aussi le profil d'émissions à la combustion.
Origine sauvage
Les données récentes montrent qu’une armoise sauvage, récoltée au solstice d’été, séchée lentement à l’ombre et vieillie, présente un profil aromatique plus stable et une combustion plus régulière, limitant encore davantage les émissions irritantes potentielles. En effet, une étude rapporte que l’armoise sauvage contient moins de composés organiques volatils (terpènes, aldéhydes) que les variétés cultivées en plaine, tout en étant plus riche en flavonoïdes et acides phénoliques antioxydants (Wang et al., 2023)
On peut donc imaginer que sa combustion sera meilleure et libèrera moins de composés.
Moment de la cueillette
La cueillette au solstice d'été (mi-juin) peut apparaitre comme une coutume, pourtan, une étude récente "A Comprehensive Metabolomic Analysis of Volatile and Non-Volatile Compounds in Folium Artemisia argyi Tea from Different Harvest Times" analyse les profils volatils et non-volatils des feuilles d'Artemisia argyi récoltées de mars à juin.
Il en ressort que le mois de juin optimise la qualité aromatique et antioxydante de l'armoise, idéal pour les applications fonctionnelles comme le thé et par extension, le moxa thérapeutique.
Séchage et vieillissement
Bien que les études comparatives sur les méthodes de séchage spécifiques à l'armoise commune soient inexistantes, des études sur les herbes médicinales montrent que le séchage en four (>60 °C) augmentent les aldéhydes oxydés (Calín-Sánchez et al., 2020) . Un séchage naturel à l'ombre comme nous le pratiquons évitera donc ce problème.
Vieillissement
Il adoucit la combustion, réduisant les pics de polluants (Wang et al., 2023) . Cependant étant donné l'étude citée au dessus concernant la composition de l'armoise sauvage, le besoin de vieillissement sera moins important pour cette dernière.
A propos du papier
Le papier est une autre source d'émission lors de la combustion. C'est pourquoi il faut s'assurer de sa composition et de sa provenance. Sur quasiment toutes les photos de praticiens, nous les voyons faire brûler la première couche de papier, celui imprimé. Il s'agit d'une pratique totalement inutile sachant qu'il y a une autre couche de papier en dessous qui maintient l'armoise. Ce papier, et encore plus l'encre qu'il y a dessus, émettent très probablement des composés toxiques.
La question ne se pose pas chez nous : nous ne mettons qu'une couche de papier. Le papier utilisé pour nos bâtons de moxa est fourni par une papeterie française située dans les Alpes reconnue pour son expertise dans la fabrication de papiers fins et techniques depuis plus d’un siècle.
La couleur du moxa
La couleur du moxa est souvent interprétée de manière simpliste. Un moxa très jaune peut résulter soit d’un travail manuel fin, soit… d’un séchage agressif en four, qui dégrade la chlorophylle.
À l’inverse, un moxa séché naturellement à l’ombre conserve une teinte plus verte, sans que cela ne soit un défaut. La couleur seule n’est jamais un critère fiable de qualité ou de sécurité.
Conclusion
Les données scientifiques disponibles convergent vers une conclusion claire : la fumée de moxa, dans les conditions réelles de pratique clinique, ne présente pas de risque sanitaire démontré.
Les polluants mesurés relèvent de considérations théoriques issues de modèles expérimentaux, mais ne se traduisent pas par des effets mesurables sur la santé humaine lorsque la moxibustion est pratiquée avec une ventilation simple et un moxa de qualité.
Bien sûr, si vous pratiquez dans un cabinet style cabine sans aucune ventilation, il faudra éviter toute combustion (y compris de moxa sans fumée) en attendant de trouver une solution.
Des solutions d'aspiration existent, y compris des solutions sans rejet extérieur. Elles nécessitent l'utilisation de filtres à charbon.
En privilégiant une armoise sauvage, une récolte au bon moment, un séchage naturel et un vieillissement adapté, il est possible de réduire encore ces émissions théoriques tout en optimisant l’efficacité thérapeutique.
Comme pour le vin, le temps ne transforme pas une matière première médiocre en grand cru. La qualité commence au champ, pas au stockage. Ne soyons pas naïf, il n'y a aucun contrôle sur les durées de vieillissement d'un moxa, un fabricant peut écrire n'importe quoi c'est invérifiable. La consommation de moxa en Chine est si importante que l'on peut douter qu'une armoise puisse avoir 5 ans ou même 10 ans d'âge. Il faut se fier à l'odeur et à la sensation que l'on a à l'utilisation, pas à une étiquette.
Sources
- Characteristics of selected indoor air pollutants from moxibustion
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24548885/
- Does Moxa Smoke Have Significant Effect on the Acupuncturist's Respiratory System? A Population-Based Study https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6766099/
- Lung Function Decline after 24 Weeks of Moxa Smoke Exposure in Rats
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30755777/
- PM10 mass concentration and oxidative capacity of moxa smoke
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25616400/
- PM2.5 and ash residue from combustion of moxa floss
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26516134/
- Comparison of growth and quality of wild and cultivated Artemisia stolonifera
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37475063/
- A review of drying methods for improving the quality of dried herbs
https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10408398.2020.1765309
- Quality of moxa from Artemisia argyi and A. stolonifera in different storage years based on simultaneous thermal analysis
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37475060/
- A Comprehensive Metabolomic Analysis of Volatile and Non-Volatile Compounds in Folium Artemisia argyi Tea from Different Harvest Times
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11899400/
Japan Society of Acupuncture and Moxibustion (JSAM). Guidelines, 2022
https://jsam.jp/en/guidelines/
Ecrire un commentaire